hybrides

 

Anas villanus

Hybrides et métamorphoses

Caractéristique de sa démarche artistique, l’hybridation est chez Pierre Fauret une opération de croisement d’éléments issus de mondes divergents et scrupuleusement choisis. Elle est un jeu de construction fondamentalement démiurgique où la divergence des éléments sélectionnés aboutit in fine à une harmonie combinatoire. Cette notion d’harmonie se révèle justement au regardeur, dans ces combinaisons hybrides, par les choix subtils d’éléments organiques ou non s’accouplant dans une justesse fine.
Dans l’évolution de son travail, les formes hybrides apparaissent rapidement, au début des années 2000. Son œuvre se peuple alors d’étranges protagonistes : pièce montée en groins et oreilles humaines (Le Chant des sirènes, 2002), main-reptile (Crocodilus fessus, 2003 et Crocodilus fessus maximus, 2004), bras-oiseau (Anas villanus, 2003), tête d’éléphant composée d’oreilles et phallus humains (Proboscidus machistador, 2002).
Eloigné d’un travail de pure hybridation qui combineraient deux formes animales taxidermisées comme chez Thomas Grünfeld ou d’hybridation végétale et organique, mêlant par exemple doigts humains et feuilles de bananier chez l’artiste indienne Suhasini Kejriwal, illustrant un tout autre propos que les loups-garous ou les hommes-oiseaux de David Altmejd, Pierre Fauret place toujours l’homme et son lien potentiel avec ce qui l’entoure, animal, objet, environnement naturel, au centre de sa démarche.

Parmi ses propositions les plus troublantes, son Crocodilus-fessus offre au regard une main humaine de cire accueillant un œil de reptile, exacerbant les sens convoqués ensemble, ici toucher et vue, caresse et regard. Déclinant les mythes qui concentrent les peurs ancestrales de voir l’homme se muer en bête, l’artiste propose une rencontre à la fois douce et percutante, véritable fusion, entre les attributs permettant l’identification d’un crocodile (œil de verre peint et peau rugueuse) et une forme sculptée immédiatement reconnaissable comme caractéristique humaine : la main. On ne sait de prime abord, lorsqu’on ne connaît pas le processus créatif du plasticien, si cet avant-bras de cire moulé, sculpté et coloré, affublé des protubérances propres au cuir du crocodile et de cet œil si vivant, est en train d’éprouver une transformation qui l‘entraînerait vers l’animalité ou si a contrario un crocodile subit sous nos yeux une mue anthropomorphe.
Par-delà l’étrangeté même de la collusion harmonieuse entre cette main humaine et des organes reptiliens donnée à voir, le traitement plastique de cette sculpture de cire participe aussi à l’impression de trouble. En effet, les ridules et la couleur chair de la peau humaine, et la mise en relief du dessus de la main figurant une peau de reptile, sont d’un réalisme réussi. Mais cette main porte également les marques de l’empreinte du moule, les restes du chaos d’où elle est née, le reste de la membrane siliconée qui l’a façonnée. Cette main est un corps. Ce Crocodilus-fessus s’avère ainsi être une proposition extrêmement charnelle, où l’improbable est dérouté devant l’harmonie, sensuelle, qui s’en dégage.
L’hybridation est ici un moment figé, un moyen de montrer l’instant fantastique où l’homme prend les traits de l’animal ; elle est la technique opératoire permettant de matérialiser et de donner à voir la transformation même, la métamorphose. L’élaboration de formes hybrides chez Pierre Fauret suspend le récit entre l’avant et l’après, fige la narration au point crucial et formidable où la métamorphose même a lieu.

Mais à quel type de métamorphose se rattachent ces hybridations? Charme divin ou transformation échappatoire, permettant à la condition humaine, comme en cas de blasphème, de franchir ses propres frontières et de basculer dans l’animalité, le monde végétal ou minéral ? Métamorphose sacrificielle, initiatrice aux mystères de la vie et de la mort ? Ou bien tout autre chose, loin des causes des métamorphoses classiques ?
Quel fantasme alimente ainsi l’œuvre de Pierre Fauret ?  Peut-être s’agit-il de s’approcher, par le vecteur de formes issues de sa propre corporéité ou de la mécanique du vivant, de la métamorphose même, jouer à expérimenter cette notion fantasmagorique de transformation d’un être vivant en un autre, sans que ce dernier ne perde la conscience, ou l’essence, du premier.

Son œuvre semble dire le désir de vouloir éprouver dans sa propre corporéité l’énergie autonome et formidable qui recombine parfaitement les cellules de l’être initial en une autre forme vivante. Rappelant certaines formes de Louise Bourgeois, comme le sphinx, (The She-Fox, 1985, ou Nature study, 1998-1999), ces greffes entre homme et animal illustrent la mutabilité de la nature, ses processus recombinatoires permanents.
Le travail de Pierre Fauret peut ainsi être envisagé comme une célébration de l’élan vital même, de la magie et de la formidable organisation du processus de création naturelle.

La matière cire, médium privilégié du plasticien, incarne d’autant mieux la caractéristique anthropomorphe de ses sculptures qu’elle permet de donner naissance à des moulages en silicone de parties du corps de l’artiste. Il s’agit de membres amputables et décontextualisés : main, bras, verge, oreilles, que l’on redécouvre tour à tour transformés en main-crocodile, main-loup, bras-oiseau, phallus-trompe d’éléphant, ou encore oreilles-Tour de Babel, …On peut se demander quel animal serait donné à voir si l’artiste livrait ainsi son corps entier, dans son ensemble, à la combinaison hybride, à la traduction par la cire, à l’alchimie de la transformation, à l’énergie du processus de la métamorphose.

Et si ces sculptures éparses étaient les éléments d’une même et étrange histoire ? Une reconstitution d’un monde qui ignorerait librement les frontières, académiques, entre règne animal, végétal et humain, entre objets et organes, entre le dessous et la surface, entre l’interne et l’environnement, entre l’ancien et le maintenant, le tout soutenu par des matériaux extrêmement malléables et souples, résine, cire, silicone, mousse, pain, bonbons, … qui permettent justement à l’artiste de modeler avec souplesse des figures très libres, non dénuées d’humour et de sincérité.
Quel puissant désir anime ainsi l’artiste à recréer un monde, à jouer d’apparente liberté et légèreté à pénétrer ainsi l’organique, à isoler cellules, organes et membres humains, à n’en retenir que la plasticité, la qualité esthétique, pour mieux les réintégrer dans d’autres images ou paysages, à nous donner ainsi à voir des peintures matiéristes, de tendres dessins, ou de curieuses sculptures et leur fournir une autre manière d’être considérés, d’être vus, d’être éprouvés ?
Les propositions sculptées, hybrides, de Pierre Fauret sont là, à l’exact entre-deux du connu et de l’inconnu, du rassurant et de l’inquiétant, de la profondeur et de la légèreté, du rationnel et de l’imaginaire, de l’interrogation et de la séduction.

« C’est vraiment un travail d’amour. Mais il y a plus que cela dans l’assemblage, il y a une restauration et une réparation. » (1)

Blandine Dubois, Présence animale, 2011

(1) Louise Bourgeois. Louise Bourgeois, destruction du père, reconstruction du père, écrits et entretiens 1923-2000, Paris, Daniel Lelong, 2000, p. 152.