présence animale

La couronne (détail), 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Canis brutus

« Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses » 1

« L’animal ouvre devant moi une profondeur qui m’attire et qui m’est familière. Cette profondeur, en un sens, je la connais, c’est la mienne. Elle est aussi ce qui m’est le plus lointainement dérobé. (…) Je ne sais quoi de plus doux, de secret, de douloureux prolonge dans ces ténèbres l’intimité de la lueur qui veille en nous.» 2

(…) Suite logique et cohérente ou exacerbation d’une passion enfantine, la figure animale est un fil conducteur dans son travail, comme si le désir de renouer le dialogue perdu avec l’animalité était le moteur permettant l’expression plastique et esthétique.

Quelle inclination obsessionnelle pousse en effet le plasticien à puiser dans le règne animal formes, connotations et mythes ? Il est vrai que l’artiste, scientifique de formation, exerça une activité de docteur vétérinaire pendant de nombreuses années avant de se consacrer pleinement à la sculpture et à la création, et se sert dans sa démarche artistique de ses propres connaissances scientifiques, mais aussi littéraires, comme matériaux. Il mêle ainsi les savoirs, joue de l’intertextualité et croise des références tout en s’intéressant, avec érudition et instinct, comme un fil conducteur guidant sa démarche, aux processus du vivant.

Le monde animal est à la fois proche et divergent du règne humain, la relation entre eux deux étant un lien d’interdépendance complexe. Au cours de son évolution, l’homme a épousé un mouvement de plus en plus affirmé d’arrachement au monde animal. A contrario, la présence animale chez Pierre Fauret est installée, dans la plupart de ses œuvres, dans une proximité très étroite avec la présence humaine, chacune étant presque sur le point de se confondre avec l’autre.

Cette présence animale – dans ses têtes de chien (Canis brutus, 2003), de porc (Porcus singularis, 2006) ou d’âne (Lepus asinus, 2002) en confiserie, groins de cochon en cire (Le chant des sirènes, 2002), moutons de bronze stylisés (Le grand troupeau, 1998-1999), tête d’éléphant ou peau de crocodile, plumage de paon (Argus, 2004) suggérés – s’incarne dans la matière même, résine, cire, silicone, matériaux alimentaires, épaisseur de la peinture.

Certaines de ces têtes animales, comme les têtes de chien et d’ânes en bonbons et réglisses ,  possèdent la stupeur des écorchés, mais rappellent aussi l’idée du masque, dont la fonction anthropologique, dans les fêtes et rituels de par le monde, est souvent placée sous le signe de la métamorphose, camouflant l’ordre du visage humain pour afficher un désordre, un chaos, une fantaisie incongrue, où les traits humains et animaux mêlés montrent bien le désir de l’homme de passer au-delà de sa propre condition. L’œuvre de Pierre Fauret est mémorielle, elle exacerbe avec humour et légèreté les peurs et les fantasmes ancestraux de transformation manichéenne de l’homme en animal.

En tout cas, pour la plupart de ses pièces, l’intimité entre forme et matière fait se dégager de ses propositions une étrange et réelle sensualité. Le travail de l’artiste illustre un désir de vie même, en ramenant l’intime, le caché, le dessous et le dedans (le sexe, la cellule, le flux sanguin, le cœur et le cerveau…), à la surface, à la vue.

Blandine Dubois, Présence animale, 2011

1 Paul Eluard. Le dur désir de durer, Bordas, 1946

2 Georges Bataille. La Théorie de la religion, Gallimard, 1974, Coll. « Idées », p. 27.